Adjugé 5 625 €

32 L. A. S. et 2 L. S., 1922-1946, à Marcel Jouhandeau, avec P. A. S. et quelques notes autographes de Jouhandeau ; 45 pages et demie formats divers, quelques en-têtes d’hôtels, la plupart avec envelo

André GIDE (1869-1951)
lot 91
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Importante correspondance littéraire, témoignant d’une grande affection envers l’écrivain plus jeune, et plus tourmenté. Jouhandeau a numéroté ces lettres au crayon rouge. Le numéro 16, utilisé comme chemise, porte au dos : « Nota : Les lettres les plus importantes de Gide ont été réunies dans un album ou plutôt sont dispersées dans un album où j’ai groupé autour de chacun de mes livres les documents qui s’y rapportent. » Un autre feuillet porte l’indication : « Lettres que m’a adressées André Gide de 1922 à 1946. Marcel Jouhandeau »… Les lettres sont écrites de Paris ou Cuverville-en-Caux, mais aussi de Brignoles et Saint-Clair (Var), Roquebrune-Cap Martin, le Mont-Dore, Munich, Wiesbaden, Lausanne. Cuverville 8 octobre 1922. : « combien me plaît votre Clodomir, et quel plaisir j’ai de le lire dans la N. R. F. »… 3 janvier 1924. « Au plaisir que j’eus de vous revoir l’autre jour chez Rivière, j’ai compris combien mon affection pour vous était vive. Il s’y mêle beaucoup d’estime – et, pourquoi ne pas oser le dire : de l’admiration »… 9 janvier. Godeau est « une des œuvres les plus extraordinaires que j’aie lues depuis longtemps. À quoi tendait déjà les Pincegrain, mais plus extrême encore. Par instants cela se lit comme l’enchaînement des propositions d’Euclide ; une sorte de géométrie où seuls les énoncés subsisteraient, où seraient omises les démonstrations et les preuves. Le difficile c’est d’obtenir du lecteur une attention suffisante [… ]. – Une autre chose (me) gêne et trouble : la qualité si indéfinissable de votre mysticisme. [… ] L’on ne sait, la toile de fond du récit, si c’est ou le ciel ou l’enfer »… 31 octobre. Il renvoie « Le Crucifix de porcelaine » [l’un des portraits de Prudence Hautechaume], qui confirme son opinion : « vous serez appelé à tirer parti de ces études d’après nature, quand ce ne serait qu’en laissant tomber les traits inutiles, si exacts qu’ils soient. Votre vision de la réalité est si aiguë qu’elle vous laisse mal préférer l’indispensable ; tout vous paraît d’égale importance ; il résulte de cela une peinture trop égale et, somme toute, souvent un peu terne »… [Paris] 14 octobre. Invitation à déjeuner « en bohême, en camarade »… [1924-1925 ?]. Maladroit ou imprévoyant ou aveuglément modeste, Jouhandeau s’est fourré dans un guêpier, et mis ses parents dans une mauvaise situation. « La destruction de vos manuscrits me consterne. Ne suffisait-il pas de camoufler ? Devrez-vous désormais quitter la réalité ? [… ] Je ne pense pas, avec le profond et intense sentiment que vous gardez de la chair et de l’âme humaine, que vous puissiez, même en inventant, vous tromper. Cette brimade dont aujourd’hui vous souffrez sera peut-être d’un grand retentissement sur votre carrière »… [Brignoles] 3 [mars 1925] : « je reste accablé par la mort de Rivière. Vous lirez, dans le n° qui lui sera consacré, des lettres de lui, que je communique, et qui le font connaître et aimer [… ]. Je ne puis ni ne veux me consoler »… Cuverville 4 août. « Un jour viendra, je l’espère, où nous nous connaîtrons mieux et où je m’expliquerai tout ce qui reste en vous, pour moi, de si mystérieux qui donne à tout ce que vous écrivez un accent si particulier de tendresse déçue, d’élan mystique et de méchanceté diabolique. Un pareil don de sympathie ne se rencontre aujourd’hui que chez vous »… Gide aura besoin de relire Godeau d’un trait, en volume : « Mais que d’éclairs admirables déchirent son affreuse nuit ; en particulier dans la “sourde mélopée” que je lis ce matin dans le dernier n° d’Intentions qui précède son essai de suicide. Cela est beau presque autant que la prière de votre bergère. Où trouvez-vous de tels sanglots ? Quelle étrange piété, quelle pitié, les alimente ? »… Samedi soir [17 juillet 1926]. « Pourquoi cette tristesse ? Quelque chose vous a meurtri ? Ou n’est-ce qu’une tristesse “sans raison”, comme celle de Verlaine ? Mon amitié peut-elle la bercer ? »… Cuverville 30 décembre. Sa lettre égarée « parlait de Léda, que je venais de lire et, rétrospectivement, de Godeau et des Térébinth »… Saint-Clair 10 janvier 1927. Il était désolé de quitter Paris « au moment où vous y deviez rentrer, et de laisser Marc [Allégret] se débattre tout seul contre les requins du monde cinématographique qui veut lui acheter son film »… Cuverville 8 juillet. « “Les fakirs de l’Inde sont récompensés de leur chasteté par les tentations qu’elle leur donne”. Je songe à vous quand je relis cette phrase de Balzac. C’est dans la cruauté de Ximènes que je sens le mieux votre tendresse. Quel tortionnaire vous faîtes, et de vous-même, et du lecteur – cher ami, dont le cauchemar nous laisse plus près à la fois du ciel et de l’enfer »… Paris 5 mars 1929 : invitation ; Jouhandeau a noté : « Lecture de Sade où était André Malraux où Gide excédé par le regard d’Élise à la fin s’éclipsa »… Cuverville 17 mars 1930 : « j’ai compris également votre inquiétude, ensuite, où je vous reconnais si bien. J’ai, depuis, appris votre deuil [du père de Jouhandeau] et voudrais que vous sentiez ma sympathie bien présente »… Munich 1er juillet 1931. « Je lis vos Veronicana avec l’émotion la plus vive. Avez-vous jamais écrit pages plus belles ? Du moins jamais qui m’aillent plus droit au cœur. Quelle pureté ! Quelle frémissante tendresse ! Quel “sourire à travers les larmes” ! »… Paris 30 novembre. « Depuis longtemps je n’ai plus plaisir à écrire que des pages de journal, que je n’attendrai peut-être pas d’être mort pour laisser paraître ». Il en cite un passage concernant la suite d’Élise : « Depuis longtemps je n’ai rien lu qui me plaise autant. C’est d’un art accompli. Il ne me paraît pas que Jouhandeau ait jamais rien écrit de meilleur, ni même d’aussi significatif »… Samedi [fin 1931]. Il s’est plongé dans son manuscrit [de M. Godeau marié] : « Le moyen de dormir, ensuite ?… Je vous rejoins à de terribles profondeurs. [… ] On ne peut vous aimer que passionnément. Vous m’entraînez dans des régions que je ne croyais pas accessibles. Je ne crois pas avoir jamais rien lu de plus audacieux que votre livre, de plus cyniquement pur, de plus indiscrètement révélateur »… 1er mars 1932 : « Merci pour l’Éloge de l’imprudence – que j’avais déjà lu – mais relis avec mieux que du plaisir »… 3 novembre. « Je reviens de Berlin – où j’ai beaucoup parlé de vous au sujet de traductions éventuelles »… Wiesbaden 1er février 1933. « Les inquiétantes nouvelles de René Crevel m’assombrissent. Je l’aime bien, malgré le coup de dent inattendu qu’il a cru devoir me donner, au moment de l’affaire Aragon – et qu’il a, je crois, regretté par la suite »… Roquebrune-Cap Martin 14 avril, signalant un article de HavelockEllis sur Jouhandeau. 28 octobre 1938. « J’ai lu vos Chroniques maritales avec un intérêt extrême et le cœur serré d’une angoisse indicible. [… ] Que nos destins sont différents ! Mais combien je vous sens mon frère »… 4 décembre. « J’ai plaisir à relire, dans les épreuves de mon Journal que je corrige, les passages où se marque mon affection pour vous – qui vous toucheront, j’espère, sans vous surprendre »… [Mont Dore] 25 juillet 1939. Sur De l’abjection : « Ai-je jamais rien lu de plus affreux (je redonne au mot son plein sens) ? [… ] Pourquoi cette angoisse ? à quoi bon ces tourments ? Je ne tiens pour “péché” dans tout cela, qu’une égoïste complaisance dans l’horreur. Ces serpents, que vous inventez, n’ont pas plus de réalité que ceux qui sifflent sur la tête d’Oreste ; qui, lui du moins, a l’excuse de son crime. Mais vous, de quoi vous fabriquez-vous des remords ? ! Je ne puis vous accompagner dans cette géhenne imaginaire. Parti du même désaccord, j’ai suivi une route combien différente ! mon souci constant ayant été de résorber en harmonie la discordance, convaincu que la volupté n’a rien d’impur (disons : d’abject) en elle-même ; que l’imprudence est d’y engager l’âme ; qu’il importe surtout de ne pas distraire celle-ci. Mais je vous aime tel que vous êtes et ne puis vous souhaiter de guérir ; car, guéri, vous ne seriez peut-être plus Jouhandeau »… [Paris] 27 septembre 1946. Son cœur lui sait gré de ses lettres : que ce billet apporte « du moins l’assurance de ma constante et fidèle affection – en dépit de vos faiblesses et erreurs d’hier »… Invitations, rendez-vous, réitérations d’affection et d’admiration… On joint Marcel Jouhandeau, Correspondance avec André Gide (Paris, Marcel Sautier, 1958 ; in-12), l’un des 500 sur vélin des Papeteries Lana (n° 112), broché, non coupé, couv. intactes.