Correspondance Élie Faure

vente live: lundi 30 octobre 2017 à 14h30
Hôtel Ambassador - 16 boulevard Haussmann, 75009 Paris
Images du lot disponibles
23
Résultat
4,880 euros
Specialité
Autres thèmes
CÉLINE (Louis-Ferdinand Destouches, dit). Lettre autographe signée « Destouches-...

CÉLINE (Louis-Ferdinand Destouches, dit). Lettre autographe signée « Destouches-Céline » à Élie Faure. S.l., « le 21 », [novembre 1932]. 1 p. 1/2 in-8, en-tête imprimé des « Dispensaires municipaux » de la ville de Clichy ; fentes à la pliure, petites déchirures marginales.

D'un intérêt fondamental, la correspondance de Céline à Élie Faure est « unique dans son genre et par son ton » (Gaël Richard, Éric Mazet, Jean-Paul Louis, Dictionnaire de la correspondance de Louis-Ferdinand Céline, Tusson, Du Lérot, 2012, p. 300). Les lettres qui la composent furent écrites de 1932 à 1935, dans une période difficile de la vie de Céline, marquée par le succès inouï mais polémique du Voyage, l'écriture difficile de Mort à crédit, une remise en cause idéologique personnelle, et la rupture définitive avec son grand amour Elizabeth Craig, dédicataire de Voyage au bout de la nuit.

Céline, qui connaissait les travaux d'Élie Faure, lui adressa un exemplaire du Voyage, ce qui fut le point de départ d'une forte amitié. Les deux hommes partageaient une expérience commune de la guerre, de la médecine, et se vouaient une admiration littéraire réciproque.

« Il est familier des grands secrets » (Céline au sujet d'Élie Faure). Même s'il n'est pas certain qu'il ait lu les livres d'Élie Faure aussi intégralement et avec autant de ferveur qu'il l'a dit, Céline voyait en Élie Faure « un critique d'art de grande envergure, un grand homme très certainement », comme il l'écrivait en septembre 1934 au traducteur anglais du Voyage, John Marks, ajoutant : « J'ai pour lui beaucoup d'admiration. Il a le sens de la création. Il sait comment se forment et se passent les choses. Il est familier des grands secrets. »

« J'ai fait la connaissance d'un Roi » (Élie Faure au sujet de Céline). De son côté, Élie Faure affirmait à son fils, en mars 1933 : « J'ai fait la connaissance d'un Roi [...]. Il  s'appelle L.-F. Céline et a écrit Voyage au bout de la nuit. Succès de scandale, naturellement. Mais, comme toujours en pareil cas, livre pur, d'un homme pur. [...] C'est ce que nous avons eu de plus fort depuis Proust, plus humain que Proust. Et je suis fier qu'il soit venu à moi. » C'est dans cet esprit qu'Élie Faure publia en juillet 1933 « l'article le plus élogieux et le plus approfondi qui ait paru à l'époque sur le roman » (Henri Godard) – article qui serait intégré en 1936 dans son recueil Regards sur la terre promise.

Controverse puis rupture idéologique. La relation unissant Céline à Élie Faure fut régulière jusqu'à l'été 1935, plus espacée ensuite, et s'acheva en 1936 sur des divergences politiques : convaincu de la nécessité d'un engagement contre la montée de l'extrême droite, Élie Faure affirma plus ouvertement ses sympathies de gauche : il milita en 1934 en faveur des révolutionnaires socialistes des Asturies, en 1936 pour les républicains espagnols, pour le Front populaire en France, pour le régime communiste russe. Or Céline, jusque là proche de la gauche, opérait à partir de 1934 un virage idéologique, fondé sur son pessimisme vis-à-vis des partis socialistes et, plus fondamentalement, vis-à-vis de l'homme. Il se refusait à idéaliser le peuple et considérait que les hommes éduqués s'abandonnaient lâchement à la théorie, à l'abstraction, et s'avéraient coupés de la vraie vie. Céline adressa encore un exemplaire de Mort à crédit à Élie Faure (nominatif sur papier japon), et, si celui-ci exprima en privé des réserves sur les aspects scabreux du livre, il n'envoya pas moins à l'auteur un commentaire dithyrambique de sa lecture du roman. Céline ne semble pas avoir répondu. Il allait bientôt entrer dans la mêlée en publiant des pamphlets fort éloignés des idées d'Élie Faure.

Les lettres de Céline à Élie Faure offrent, dans les années 1934-1935, le témoignage le plus éloquent de son évolution idéologique, comme le souligne Henri Godard : « Les réactions et positions idéologiques de Céline à cette époque se trouvent explicitées avec une continuité et une netteté exceptionnelles dans les lettres à Élie Faure, qui coïncident très exactement avec la composition de Mort à crédit. Avec Élie Faure, si proche de lui à tant d'égards, mais qui s'engage alors dans la lutte contre le nazisme menaçant, Céline s'attache à se situer sans passion, ni surenchère, en une dizaine de lettres l'une après l'autre consacrées à ces questions. Ce qui s'en dégage est d'abord une distance prise par rapport aux hommes et au discours politique traditionnel de la gauche. Si Céline a pu en 1932 paraître un moment ne pas exclure qu'un changement de régime soit capable d'améliorer le sort des hommes, dès ces premiers mois de 1933, il s'acharne auprès d'Élie Faure à dénoncer la démagogie, voire l'hypocrisie, des promesses révolutionnaires et à dissiper le malentendu de ceux qui l'y ont cru rallié. Ce qui le séparait d'eux, c'est-à-dire une certaine conception de l'homme, a été masqué à leurs yeux par la très forte dénonciation sociale que contenait Voyage au bout de la nuit.

Très vite, devant Élie Faure, Céline éprouve le besoin de lever l'équivoque et de laisser paraître sa défiance. Contre ceux qui lui semblent sinon flatter du moins idéaliser le prolétariat et qui attendent de la révolution un changement de l'homme même, il est amené à exprimer de la manière la plus brutale ce refus d'illusion : "Je ne crois pas aux hommes", écrit-il à Élie Faure, mettant tour à tour en avant dans ces lettres les deux faces de son désespoir : tantôt "Je vois très bien [...] toute notre dégueulasserie commune, de droite et de gauche, d'homme", tantôt [...] "l'homme est maudit [...] Dès l'ovule il n'est que le jouet de la mort" » (dans Louis-Ferdinand Céline, Romans, Paris, Gallimard, Nrf, bibliothèque de la Pléiade, t. I, 2012, p. 1333).

Lettre faisant suite à l'envoi de Voyage au bout de la nuit à Élie Faure, peu après sa publication le 15 octobre et sa mise en vente le 20 octobre 1932. « Cher Monsieur, vous avez reçu mon livre parce que depuis toujours je lis les vôtres, tous les vôtres et avec quelle joie ! quelle passion, même ! Je n'aime pas à parler d'art. Je n'en parle jamais. Je suis loin, depuis toujours de l'Art et des artistes. Sauf votre livre, je n'ai jamais eu aucun contact avec eux. C'est ma Bible. Votre jugement sur le Voyage m'a fait un immense plaisir. À mon sens, ce que vous dites est définitif, vous ne pouvez pas vous tromper. Aucun danger que je sorte de mon obscurité besogneuse. J'y suis maintenu par 39 années de miteuses habitudes et de "petite extract" [réminiscence de « La Ballade des pendus » de François Villon, dans Le Testament]. Je vis aussi comme vous voulez bien trouver que j'écris, en crachant, d'un jour sur l'autre. Vous comprenez tout cela et je vous en remercie, du fond du cœur. "Humanité directe", comme vous l'avez écrit, définitivement. Bien sincèrement... »

Il s'agissait là d'une expression empruntée à l'Histoire de l'art d'Élie Faure, expression qu'il reprendrait encore à son compte dans deux autres lettres de 1933. Louis-Ferdinand Céline, Lettres, édition établie par Henri Godard et Jean-Paul Louis, Paris, Gallimard (Nrf, bibliothèque de la Pléiade), 2009, n° 32-37.

En poursuivant votre navigation, vous acceptez l’utilisation de cookies destinés au bon fonctionnement du site.